Vouloir délimiter
avec précision les limites d’une région
cérébrale particulière, comme celle
de Broca ou de Wernicke par exemple, pose de sérieuses
difficultés. On sait cependant que les aires cytoarchitectoniques
décrites par Brodmann représentent un meilleur
corrélat anatomique que la forme des circonvolutions
cérébrales quand il s’agit d’établir
des corrélats anatomo-fonctionnels. Ceci dit, une
aire corticale comme celle de Broca ne peut être décrite
de façon précise en se référant
uniquement aux aires de Brodmann. En effet, si pour plusieurs
auteurs l’aire de Broca correspond aux régions
44 et 45 de Brodmann, pour d’autres il s’agit
tantôt uniquement de l’aire 44 ou 45, ou même
parfois de l’aire 44, 45 et 47.
Il n’est pas exclu non plus que la partie la plus ventrale
de l’aire 6 de Brodmann puisse également en faire
partie, de même que d’autres parties du cortex
enfouies dans les profondeurs du sillon latéral. L’hypothèse
que certaines sous-régions seulement de ces aires soient
dévolues au langage ne peut pas être exclu non
plus.
L’acquisition
du langage chez l’être humain repose sur notre
capacité
d’abstraction et d’utilisation de règles
syntaxiques qui font défaut aux autres animaux. On a
par exemple montré lors d’expérience en
imagerie cérébrale qu’il y avait une activation
de l’aire de Broca lorsqu’un sujet apprenait une
véritable règle de grammaire d’une autre
langue, mais pas quand cette règle décrivait
une opération linguistiquement illégale dans
cette autre langue. Il semble donc que des contraintes biologiques
interagissent avec l’expérience dans l’aire
de Broca pour rendre possible l’acquisition d’une
langue.
L’aire de Broca devient ainsi un bon candidat de substrat
neuronal pour la « grammaire universelle » partagée
par toutes les langues du monde.
BROCA, WERNICKE
ET LES AUTRES AIRES DU LANGAGE
On identifie généralement
l’aire
de Broca comme chevauchant les aires 44 et 45 de Brodmann situés
à l'avant de l'aire
prémotrice dans la région inféro-postérieur
du lobe frontal. Bien que ces régions contribuent toutes
deux à notre fluidité verbale, il semble que chacune
ait une fonction particulière et que l’aire de Broca
puisse être ainsi séparée en deux unités
fonctionnelles.
D’une part la partie postérieure
du gyrus frontal inférieur (aire 44) serait impliquée
dans le traitement phonologique et la production comme telle du
langage, rôle qui serait facilité par sa position proche
des centres
moteurs de la bouche et de la langue. Et d’autre part
la partie antérieure de ce même gyrus
(aire 45) qui serait davantage impliquée dans les aspects
sémantiques du langage. Sans être directement impliquée
dans l’accès au sens, l’aire de Broca participe
donc à la mémoire verbale (sélection et manipulation
d’éléments sémantiques).
Tout comme l’aire de Broca, l’aire
de Wernicke n’est plus perçue comme une région
anatomique et fonctionnelle uniforme. L’analyse de plusieurs
expériences en imagerie cérébrale amène
en effet à distinguer une sous-région répondant
à la parole (y compris celle du sujet) et aux autres sons,
une autre qui répond uniquement à des paroles prononcées
par quelqu’un d’autre en plus d’être activée
par le rappel d’une liste de mots, et une autre encore qui
serait davantage liée à la production de la parole
qu’à la perception. Ces résultats demeurent
toutefois compatibles avec le rôle général de
cette région du lobe temporal gauche que l’on associe
à la représentation de séquences phonétiques,
qu’elles soient entendues, générées intérieurement
ou évoquées de mémoire par le sujet.
L’aire de Wernicke, dont une composante
anatomique clé est le
planum temporale, est située sur le gyrus temporal supérieur,
dans la portion supérieure de l’aire 22 de Brodmann.
Il s’agit d’une localisation stratégique compte
tenu de ses fonctions dans le langage. L’aire de Wernicke
se trouve en effet située entre le cortex auditif primaire
(aires 41-42) et le lobule pariétal inférieur.
Ce dernier est principalement composé du deux régions
distinctes : caudalement, le gyrus angulaire (aire
39), lui-même au voisinage des aires occipitales visuelles
(aires 17, 18, 19), et dorsalement, le gyrus supramarginal
(aire 40) qui chevauche l’extrémité du
sillon latéral, adjacent à la partie inférieure
du cortex somato-sensoriel.
Le gyrus supramarginal semble
impliqué dans le traitement phonologique et articulatoire
des mots tandis que le gyrus angulaire serait impliqué
davantage dans le traitement sémantique (de concert avec
le gyrus cingulaire postérieur). Le gyrus angulaire droit
serait également actif, révélant ainsi une
contribution sémantique de l’hémisphère
droit dans le langage.
Les gyrus angulaire et supramarginal constituent une région
associative multimodale recevant des inputs
à la fois auditifs, visuels et somato-sensoriels. Les
neurones de cette région sont donc très bien placés
pour traiter l’aspect phonologique et sémantique du
langage qui permet l’identification et la catégorisation
des objets.
Les aires du langage sont distinctes des circuits de la perception
auditive des mots entendus ou de la perception visuelle des mots
lus. Le cortex auditif permet la reconnaissance des sons, préalable
essentiel à la compréhension du langage. Le
cortex visuel, responsable pour sa part de la vision consciente
du monde, est aussi crucial pour le langage en permettant la lecture
des mots et la reconnaissance d’objets comme première
étape de leur identification par un nom.
Il existe une importante
variabilité de taille et de position des aires de
Broca et de Wernicke selon les auteurs qui les ont décrites.
Les régions de haut niveau d’intégration
sont plus hétérogènes que les fonctions
primaires, ce qui pourrait refléter une sensibilité plus
importante à l’influence de l’environnement
et au phénomène de plasticité.
L’organisation fonctionnelle du langage serait même
variable chez un même individu à
différents moments de sa vie !
Une idée importante
du modèle de Mesulam est que la fonction d’une
région dédiée au langage n’est
pas fixe mais varie selon le «contexte neural».
Autrement dit, la fonction d’une région particulière
dépend de la tâche à
effectuer parce que ces régions n’activent pas
toujours les mêmes connexions entre elles. Ainsi, le
gyrus frontal inférieur gauche interagit avec des aires
différentes selon qu’il traite le son ou le sens
d’un mot.
Ce type d’organisation en réseau permet de sortir
de l’équation « une aire = une fonction
» et explique beaucoup mieux des troubles
du langage parfois très spécifiques.
Certaines personnes sont par exemple incapables de nommer des
outils ou de donner la couleur d’un objet. D’autres
encore peuvent expliquer la fonction d’un objet sans
pouvoir le nommer, et inversement.
Les études d’imagerie
cérébrale ont montré à quel point
les tâches cognitives comme celles impliquant le langage
correspondent à un pattern complexe d’activation
de différentes aires distribuées sur l’ensemble
du cortex. Le fait qu’une aire cérébrale
particulière s’active lors de certaines tâches
n’implique donc pas qu’elle constitue à
elle seule la localisation clairement définie d’une
fonction. En accord avec une conception plus distribuée
des fonctions cognitives qui prévaut de plus en plus
en sciences cognitives, cela signifie seulement que les neurones
de cette région particulière du cerveau sont
davantage impliqués dans cette représentation
que leurs voisins. Cela n’exclut aucunement que d’autres
neurones situés ailleurs, et parfois très loin
de cette région, puissent être tout autant impliqués
dans cette représentation.
Ainsi, si le contenu d’un mot peut être encodé
dans une assemblée de neurones particulière,
celle-ci n’est pas nécessairement localisée
à un seul endroit dans le cerveau. Au contraire, une
assemblée neuronale peut relier entre eux des neurones
distribués dans des cortex aux modalités distinctes
(auditif, visuel, somatosensoriel ou moteur). Car la compréhension
ou la production d’une parole ou d’un mot écrit
nécessite l’apport concomitant de plusieurs de
ces modalités sensorielles. Les assemblées de
neurones impliquées dans le codage des fonctions grammaticales
seraient pour leur part moins distribuées.
Il se pourrait donc que le cerveau traite les fonctions langagières
à la fois sur le mode parallèle par des réseaux
distribués, et à la fois grâce à
des zones de convergence localisées.
MODÈLES
CÉRÉBRAUX DU LANGAGE PARLÉ ET
ÉCRIT
Dans les années 1980, le neurologue Marsel Mesulam a proposé un
modèle alternatif à
celui de Wernicke-Geschwind pour appréhender les
circuits du langage. Il s’agit d’un modèle
en réseaux hiérarchisés où le
traitement de l’information procède par paliers
de complexité.
Par exemple, pour les traitements simples, comme dire les
mois de l’année
dans l’ordre, les
aires motrices et prémotrices du langage sont
directement activées.
Dire un énoncé nécessitant une analyse sémantique
et phonologique plus poussée fera pour sa part intervenir d’autres
aires en amont des aires motrices.
Pour ce qui est des paroles entendues, elles sont perçues
par l’aire
auditive primaire, puis traitées par des aires corticales dites associatives
unimodales: les régions temporales supérieures et antérieures
ainsi que la région operculaire du gyrus frontal inférieur
gauche.
Selon le modèle
de Mesulam, ces aires unimodales transmettent ensuite leurs
informations à deux sites d’intégration
distincts : au pôle temporal appartenant au système
paralimbique donnant accès au système de mémoire
à long terme et au système émotionnel;
et à la partie terminale postérieure du sillon
temporal supérieur qui permet l’accès
au sens. Les régions triangulaire et orbitaire du
gyrus frontal inférieur participent aussi au traitement
sémantique.
Localisation approximative
du gyrus frontal inférieur. Il est divisé en
trois parties : operculaire, triangulaire et orbitale.
La partie triangulaire du gyrus frontal inférieur
forme l’aire de Broca.
Mesulam considère qu’il existe néanmoins deux « épicentres » du
traitement sémantique, soit les
aires de Broca et de Wernicke. Cette nouvelle conception
des aires de Broca et de Wercnicke concorde avec le fait que
ces deux aires travaillent souvent de façon synchrone
lors de la réalisation d’une tâche de traitement
des mots, appuyant l’existence de connexions très
fortes entre elles.
Ce concept d’épicentre rejoint celui de zones de convergences proposé par
d’autres auteurs. Il s’agit de zones où l’information
en provenance de différentes modalités sensorielles peut être
mise en commun.
Cette mise en commun se ferait par la formation d’assemblées cellulaires,
c’est-à-dire un groupe de neurones interconnectés dont les
synapses ont été
renforcées suite à leur activation simultanée
(la «règle
de Hebb» ). Cette conception des aires du langage
comme des zones de convergence où s’établissent
des assemblées neuronales accorde donc une place importante
à l’influence épigénétique
dans l’apprentissage d’une langue.
L’une de ces zones de convergence est sans contredit le lobule pariétal
inférieur gauche qui comprend le gyrus
angulaire et le gyrus supramarginal. En plus de recevoir de l’information
de l’hémisphère
droit, le lobule pariétal inférieur gauche intègre aussi
des associations émotionnelles en provenance de l’amygdale ou
du gyrus cingulaire.
Certains croient d’ailleurs que le langage est demeuré
sous contrôle limbique jusqu’à ce
que le lobule pariétal inférieur
évolue et deviennent ce lieu de convergence riche
en inputs pour l’aire
de Broca. D’aucuns pensent aussi que c’est
l’émergence du lobule pariétal inférieur
qui a rendu l’être humain capable de segmenter
les sons entendus pour qu’ils fassent sens et inversement
d’exprimer de manière séquentielle des
sons qui signifient des choses. C’est ainsi que les
vocalisations émotionnelles et sociales primitives
en seraient venues à être gouvernées
par des règles grammaticales d’organisation
pour produire ce que l’on appelle le langage moderne.
Enfin, plusieurs
chercheurs rejettent aujourd’hui les modèles
localisationnistes classique comme ceux de Geschwind ou
de Mesulam. À la place, ils proposent une conception
du langage et des fonctions cognitives en général
comme étant distribuées sur des aires anatomiquement
distinctes qui traitent l’information en parallèle
(plutôt que de façon sérielle d’une
«aire du langage» à une autre).
Les tenants de cette vision «en parallèle»
du traitement de l’information linguistique acceptent
tout de même une certaine localisation des fonctions
primaires, tant auditives qu’articulatoires.
Ce concept d’un réseau de traitement parallèle
et distribué de l’information linguistique constitue
un paradigme
épistémologique distinct qui inspire
la réévaluation de certaines études
d’imagerie cérébrale fonctionnelle.
Pour les tenants de ce paradigme, l’étendue
de l’activation des différentes zones de l’hémisphère
gauche ainsi que le grand nombre des processus psychologiques
impliqués exclut une association précise des
fonctions à
des aires anatomiques. Seulement pour le rappel des mots
par exemple, il est le produit d’un réseau très
distribué localisé de façon prédominante à gauche
et incluant le lobe temporal inférolatéral,
le lobe pariétal postérieur inférieur,
les régions prémotrices du lobe frontal, le
gyrus cingulaire antérieur et l’aire motrice
supplémentaire. Quant à la contribution de
chaque région
à cette tâche spécifique, un réseau
aussi largement distribué exclut, pour les tenants
du traitement en parallèle, l’attribution précise
de fonctions à des structures.
L’accès
au sens semble fonctionner selon des catégories
qui sont localisées physiquement dans le cerveau
: la catégorie «
personnages célèbres » est perdue quand
le pôle temporal (l'extrémité
antérieure du lobe temporal) est touché
et la catégorie « animaux » quand la lésion
a lieu dans la partie intermédiaire et inférieure
du lobe temporal. Il semble aussi que les réseaux
qui participent à l’encodage des mots fassent
appel à des aires faisant partie du système
moteur ou visuel. Nommer des outils active les aires prémotrices
frontales alors que nommer des animaux recrute des aires
visuelles, alors que dans les deux cas les aires de Broca
et de Wernicke ne sont même pas activées.
Parmi les chercheurs
qui plaident en faveur d’un système de traitement
du langage distribué à travers différentes
structures cérébrales, certains comme Philip
Liberman accordent une grande importance au rôle
que joueraient les
ganglions de la base dans le langage. D’autres
structures sous-corticales traditionnellement impliquées
dans le contrôle moteur, comme le
cervelet ou le thalamus, seraient également
impliquées. Ces conceptions s’opposent
à celles de Chomsky sur la nature exceptionnelle du
langage humain pour se situer résolument dans une
perspective évolutive adaptationniste.
Chez de nombreuses espèces
aussi loin de nous que la grenouille, le cerveau est latéralisé
à gauche pour la fonction de vocalisation.
Pour les régions anatomiques qui correspondent aux aires
de Broca et de Wernicke, la latéralisation cérébrale
existe déjà chez le chimpanzé même
si elle ne correspond pas encore à la fonction du langage.
Et comme chez l’être humain, la majorité
des chimpanzés utilisent préférentiellement
leur main droite plutôt que la gauche.
Ces asymétries chez les autres primates constituent
autant de preuves de l’origine phylogénétique
ancienne de la latéralisation cérébrale. L’expansion
massive du cortex préfrontal pourrait d’ailleurs
en partie refléter son rôle dans la production
du langage.
Les femmes ont la réputation
de pouvoir parler et écouter en faisant toutes sortes
de choses en même temps, alors que les hommes préféreraient
parler d’une chose ou en écouter une autre, mais
successivement plutôt que simultanément. L’imagerie
cérébrale a peut-être révélé
un fondement anatomique à cette différence de comportement
en montrant que le langage sollicite davantage les deux hémisphères
chez les femmes et serait plus latéralisé (surtout à gauche)
chez les hommes. Davantage de fibres nerveuses relient aussi
les deux hémisphères cérébraux chez
la femme, ce qui va aussi dans le sens de plus grands échanges
d’information entre les deux hémisphères.
PRÉFÉRENCE
MANUELLE, LANGAGE ET LATÉRALISATION CÉRÉBRALE
Il est clair que l’asymétrie
anatomique du cerveau, la
latéralisation pour le langage et la préférence
manuelle sont liés mais cette influence mutuelle
est complexe. Bien qu’environ 90 % des gens sont droitiers, et qu’environ
95% de ceux-ci ont leurs aires du langage
à gauche, il n’en demeure pas moins que certains
droitiers ont une latéralisation pour le langage à
droite ou répartie dans les deux hémisphères.
Sans parler des gauchers où
l’on retrouve tous les cas de figure, y compris
la latéralisation à gauche.
Certains suggèrent d’ailleurs que la dominance de l’hémisphère
gauche pour le langage a évolué à partir du meilleur contrôle
de cet hémisphère pour la main droite. Les circuits contrôlant
la main habile pourraient avoir évolué
pour prendre en charge les circuits moteurs impliqués
dans le langage. L’aire
de Broca, en particulier, est fondamentalement un module
prémoteur du néocortex et coordonne des patterns
de contractions musculaires qui ne sont pas seulement reliés
au langage.
Les études
d’imagerie cérébrale ont mis en évidence
plusieurs structures cérébrales impliquées
dans le langage qui s’avèrent plus grandes dans
l’hémisphère gauche que dans le droit.
Bien que l’aire de Broca située dans le lobe frontal
gauche est plus grande que son homologue dans l’hémisphère
droit, les asymétries les plus fortes se retrouvent
surtout dans les aires postérieures du langage comme
le planum
temporale ou le gyrus angulaire par
exemple.
Une autre asymétrie notable est celle de l’extension
du lobe frontal droit et du lobe occipital gauche. Ces extensions
pourraient cependant provenir d’une légère rotation
des hémisphères (dans le sens anti-horaire lorsque
vus de haut) plutôt que d’une différence de volume
de ces régions. On appelle ces asymétries les «petalias» frontales
et occipitales, un terme originellement employé pour désigner
l’indentation fait à l’intérieur du crâne
par ces extensions.
Les structures impliquées dans la production et la compréhension
du langage semblent se mettre en place selon des commandes génétiques
qui entrent en jeu dès la
migration neuronale. Cela n’empêche pas que les deux hémisphères
puissent demeurer à
peu près équipotent jusqu’à l’acquisition
du langage. Normalement, la spécialisation langagière
bascule vers l’hémisphère gauche dont
la maturation serait légèrement plus hâtive.
L’activité neuronale plus précoce et
plus intense de l’hémisphère gauche mènerait
alors à l’usage préférentiel de
la main droite et à la prise en charge des fonctions
langagières.
Mais si l’hémisphère gauche est lésé
ou déficient, le
langage peut être acquis par l’hémisphère
droit. Une surabondance de testostérone fœtale
due à un stress à la naissance pourrait bien
être l’une des causes les plus fréquentes
de ralentissement du développement de hémisphère
gauche entraînant une plus grande participation de
l’hémisphère droit.
Cette hypothèse d’un rôle central de la testostérone
est appuyée par des expériences faites sur des rats et qui ont
montré que l’asymétrie corticale est modifiée si l’on
injecte aux rongeurs de la testostérone à la naissance. L’hypothèse
hormonale expliquerait également pourquoi les deux tiers
des gauchers sont des hommes.
Les variations
interindividuelles, indispensables pour la sélection
naturelle, s’expriment de différentes façons
dans le cerveau humain. Le volume et le poids peuvent varier
d’un facteur de deux et même plus. L’organisation
vasculaire est extrêmement variable, une obstruction à un
point donné
du système vasculaire pouvant amener des déficits
fort différents d’un individu à
l’autre. Au niveau anatomique macroscopique, les circonvolutions
et les scissures corticales varient aussi énormément
d’un individu à
l’autre, en particulier dans les
aires associées au langage. Une variabilité
s’observe également au niveau microscopique, par
exemple dans la variabilité de la structure synaptique
des neurones de l’aire de Wernicke.
Enfin, une variabilité interindividuelle s’exprime
dans l’organisation fonctionnelle du cerveau, en particulier
dans le phénomène d’asymétrie hémisphérique.
Des données indiquent par exemple que les fonctions
langagières pourraient
être davantage bilatérales chez la femme que chez
l’homme. Le pourcentage de latéralisation atypique
pour le langage diffère également selon la préférence
manuelle, étant considérablement plus élevée
chez les gauchers que chez les droitiers.
Enfin, comme si ce n’était pas déjà
assez, on peut aussi parler d’une variabilité
« intra-individuelle », une fonction cérébrale
donnée pouvant parfois solliciter des assemblées
neuronales distinctes selon différentes circonstances,
une nouvelle tâche versus cette même tâche
une fois entraîné, par exemple.
Plusieurs hypothèses tentent
d’expliquer l’origine de la pragmatique, c'est-à-dire
de notre capacité à prendre en compte le contexte
interpersonnel dans notre utilisation du langage. C’est
le cas de la
théorie de l’esprit. Celle-ci consiste
selon Premack et Woodruff (1978) en l’habileté
permettant aux gens d’attribuer des phénomènes
mentaux à autrui, de raisonner à partir de ceux-ci
et de comprendre les comportements qui en découlent.
Ces auteurs ont été les premiers à utiliser
le terme « théorie de l’esprit »
et ce, dans le cadre d’une étude sur la capacité
des chimpanzés à inférer des croyances
et des intentions à un humain. Cette théorie
a depuis surtout été étudiée dans
une perspective
développementale chez des enfants normaux et autistes,
ces derniers formant une population désormais reconnue
pour présenter, et ce dès les premières
étapes du développement, des déficits
en matière de raisonnement social.
Si l’on demande à des
individus d’identifier la teneur émotive de
phrases enregistrées qu’on leur fait entendre
dans une seule oreille, ils performent mieux lorsque c’est
l’oreille gauche (qui envoie l’information à l’hémisphère
droit) que lorsque c’est l’oreille droite (qui
l’envoie à l’hémisphère
gauche).
CONTRIBUTION
DE L'HÉMISPHÈRE DROIT AU LANGAGE
Pour suivre une conversation, comprendre
un texte ou une plaisanterie, on doit non seulement
être capable de comprendre la syntaxe des phrases et
le sens des mots mais également de mettre en relation
plusieurs éléments et de les interpréter
par rapport à un contexte donné. Si des lésions
dans l’hémisphère gauche produisent les
nombreux types d’aphasies connus, celles qui
surviennent dans l’hémisphère droit provoquent une
variété de déficits que l’on peut
regrouper en deux grandes catégories.
Certains exercent d’abord un effet indirect sur la communication en perturbant
l’habileté à interagir de façon compétente
avec son environnement.
La personne
cérébrolésée du côté
droit peut par exemple souffrir d’héminégligence,
un déficit qui fait en sorte que le patient néglige
ou ignore les stimuli de différentes modalités
sensorielles présentés du côté
controlatéral à la lésion.
Les dessins 2, 4, 5 et 6 ont
été faits par un patient héminégligent.
Elle peut
aussi être atteinte d’anosognosie,
c’est-à-dire une non-reconnaissance de ses déficits.
En fait, il arrive même aux personnes qui ont une lésion
juste à l’arrière de la scissure centrale
droite de ne pas reconnaître certaines parties de son
propre corps comme étant les siennes. On voit donc
que ces lésions à
l'hémisphère droit produisent une sorte d’indifférence
qui est à l'opposé
de l'investissement émotionnel minimal nécessaire
à l’établissement d’une communication
harmonieuse.
L’autre grande famille de déficits
que l’on
peut observer suite à une lésion dans l’hémisphère
droit affecte directement la communication et la cognition. Ils
peuvent être regroupés sous le vocable de troubles
pragmatiques, la pragmatique étant cette discipline
qui s’intéresse aux rapports entre le langage et
l’utilisation contextuelle qu’en fait ses utilisateurs.
Parmi les troubles pragmatiques, on distingue ceux de la prosodie,
ceux de l’organisation du discours et ceux de la compréhension
du langage non-littéral.
Activité du cerveau
d’une femme qui doit décider si des mots
riment ou non. On voit que l’hémisphère
droit est grandement sollicité.
Source: Shaywitz
& Shaywitz, Yale Medical School.
La
prosodie fait référence
à l’intonation et à l’accentuation
des phonèmes. Ainsi, un patient à l’hémisphère
droit cérébrolésé dont la prosodie
est déficiente est incapable d’exprimer une émotion
réellement ressentie de façon adéquate.
Par conséquent la personne souffrant d’aprosodie
se comporte et tient des propos semblant manquer d’affectivité.
Autre aspect de la pragmatique pouvant être touché
par des lésions à l’hémisphère
droit est le discours ou plutôt son
organisation découlant des règles
qui régissent sa construction. On note ainsi chez
certains patients une moins grande capacité à distinguer
les indices permettant d’établir un contexte
communicationnel, les nuances apportées par certains
mots, les intentions du locuteur, le langage corporel
ou les conventions sociales. Concernant les conventions
sociales par exemple, on n’aborde généralement
pas son frère ou son patron de la même façon,
distinction que font pourtant difficilement certains
cérébrolésés droits.
Enfin, dernière catégorie
de trouble pragmatique mais non la moindre, la compréhension du langage
non-littéral. On estime en effet que plus de
la moitié des phrases que l’on prononce ne désigne
pas littéralement ce qu’on veut dire, du moins pas
totalement. C’est le cas de l’ironie, des métaphores
et des actes de langage indirects, tous reliés aux intentions
des locuteurs.
L’ironie par exemple, qui constitue un état d’esprit de second
niveau au même titre que les mensonges et les blagues, implique de saisir
l’état d’esprit d’un interlocuteur (premier niveau),
de même que ses intentions concernant la façon dont ses dires devraient
être perçus par autrui (second niveau). On peut
alors comprendre que le blagueur souhaite ne pas être
pris au sérieux, alors que l’ironique s’attend
à ce que le contraire de son propos soit perçu
comme le message final.
Les métaphores traduisent également une intention qui n’est
pas conforme avec l’interprétation littérale du propos. Ainsi,
si un élève souffle à son voisin de classe: « Ce professeur
est un somnifère. », le voisin comprend l’analogie sous-entendue
entre la pilule et le professeur et conclue que l’élève trouve
le professeur endormant, ce qui ne serait pas nécessairement le cas d’un
patient cérébrolésé droit.
Finalement, les actes de langage indirects, couramment utilisés dans la
vie quotidienne, peuvent aussi causer quelques soucis aux cérébrolésés
de l’hémisphère droit. Ici, l’intentionnalité est
sous-jacente au message verbal énoncé en tant que tel. Par exemple,
lorsque quelqu’un mentionne : « Je ne sais pas quelle heure il est. »,
on comprend tout de suite que la personne demande indirectement si quelqu’un
peut lui dire l’heure. Ce qui n’est pas le cas des cérébrolésés
droits.
Même si l’hémisphère gauche est encore
vu comme l’hémisphère dominant en matière
de langage, le rôle de l’hémisphère
droit dans la prise en compte du contexte est donc maintenant
établi. Et si en l’absence de l’hémisphère
gauche (par exemple lors d’un test
de Wada), le droit peut produire un langage rudimentaire,
à la lumière des études lésionnelles
son rôle dans le langage apparaît beaucoup plus vaste.
De sorte qu’il est plus juste d’envisager les spécialités
langagières des deux hémisphères non plus
comme des fonctions séparées, mais bien comme diverses
habiletés fonctionnant en parallèle et dont l'interaction
rend possible le langage humain dans toute sa complexité.