|
Capsule histoire : Cerveau triunique et système
limbique : ce qu'il faut jeter, ce qu'on peut garder Le modèle
du " cerveau triunique " introduit dans les années 1960 par Paul
MacLean et l'un de ses trois étages, le " système limbique
", ont connu un tel succès qu'ils sont même passés dans
le langage populaire. Or au fil des décennies, l'accumulation de publications
allant à l'encontre de certaines affirmations originales de ces concepts
nous force à les revisiter et à les dépoussiérer un
peu. Quelques raisons d'un succès
D'abord, s'il
frappe tant l'imagination, c'est que le concept de " cerveau triunique "
est simple et s'harmonise parfaitement avec une conception très ancienne
des trois éléments de base de la nature humaine : la volonté,
l'émotivité et la rationalité (" gut, heart, head ",
en anglais). Ainsi, nous aurions trois cerveaux emboîtés les uns
sur les autres et apparus successivement au cours de l'évolution : un "
reptilien " responsable des fonctions de survie, un " limbique "
responsable des émotions, et un " néo-cortex " responsable
de la pensée abstraite et rationnelle. Son succès a aussi
été attribué en partie au fait qu'il fournissait des bases
anatomiques aux concepts psychanalytiques de Freud. Car pour MacLean, les trois
cerveaux communiquent mal entre eux, le néo-cortex dominant (Freud dirait
" refoulant ") les deux autres. Cette hiérarchisation de l'organisation
du cerveau en trois étages de la plus ancienne à la plus récente
s'inscrit bien, du reste, dans un schéma darwinien. Et puis, il n'y a jamais
vraiment eu de modèles alternatifs aussi simples à comprendre et
faciles à enseigner. Le " flou artistique " entourant
le système limbique
L'épithète " limbique
" remonte au XIXe siècle et à Paul Broca qui l'introduit en
parlant du " grand lobe limbique " pour décrire les bords du
cortex repliés vers l'intérieur (le mot latin limbus signifie ourlet
ou bord) ainsi que d'autres structures cérébrales épousant
ceux-ci et ayant la forme d'un " C ". Plus tard, en 1937, James Papez
décrit un circuit qu'il croit être impliqué dans la formation
des émotions. Ce " circuit de Papez ", aussi appelé le
circuit hippocampo-mamillo-thalamique, relie entre elles plusieurs structures
faisant partie de ce qu'il est depuis convenu d'appeler " le système
limbique ". Or lorsqu'il s'agit de définir précisément
quelles sont les structures cérébrales qui font partie du système
limbique, " n'importe quelle assemblée de neuroanatomistes sérieux
se transforme instantanément en un groupe d'individus colériques
et agités ", pour citer une boutade de Helmut Wicht ! Voilà
donc un premier problème de taille pour le " cerveau triunique "
puisque l'un de ses trois étages est justement ce " système
limbique " dont on ne s'entend même pas sur la définition. En
fait, si on ne s'entend que sur une chose, c'est qu'on doit abandonner le système
limbique en tant que théorie anatomique du " cerveau émotionnel
". Les études d'électrophysiologie leur assignent en
effet d'autres fonctions que le traitement des émotions. Par exemple, des
cellules à tous les relais de ce circuit réagissent à l'orientation
de la tête par rapport à l'axe du corps. Ou encore, des lésions
des noyaux mamillaires, ou à ses connexions au thalamus et au cortex chez
le rat, perturbent la mémorisation d'informations spatiales sur l'environnement.
Il est vrai que ce circuit de Papez (ce sous-ensemble du système limbique),
absent chez les amphibiens et les poissons, et rudimentaire chez les reptiles,
n'apparaît véritablement qu'avec les premiers mammifères.
Mais il serait plutôt associé à leur capacité motrice
d'adaptation à l'environnement. Or dans le modèle de MacLean,
le système limbique est associé au cerveau des émotions,
ce qui est pour le moins problématique à la lumière de ces
nouvelles données. Les problèmes associés au
" cerveau reptilien "
Le " cerveau reptilien " de
MacLean a lui aussi sa part de problèmes. D'abord, on sait maintenant que
le cerveau des reptiles vivant actuellement possède, tout comme celui des
mammifères, un cortex doté d'une organisation en couche. Si l'on
a cru longtemps que les reptiles avaient un tout petit cortex et un gros striatum
(structure plus primitive que le cortex), c'est à cause d'une erreur d'interprétation
anatomique qui été depuis corrigée. En effet, on a longtemps
associé l'éminence ventriculaire dorsale des reptiles, un amas de
neurones de leur cerveau antérieur, au striatum des mammifères qui
a une position similaire. Et comme le striatum participe à l'exécution
des mouvements dans des situations de récompenses potentielles, on lui
avait par erreur attribué un rôle primitif et " reptilien ",
alors que les données neurochimiques et la nature de ses connexions ont
montré qu'il s'agissait bien de cortex. Difficile alors de parler
d'un cerveau reptilien qui ne serait que viscéral, alors que le cerveau
des reptiles actuels a aussi un cortex bien développé. Et difficile
de concevoir que notre cerveau, comme MacLean le soutenait, a été
construit par couches successives dont la plus ancienne ressemblerait au cerveau
des reptiles actuels. Les mammifères et reptiles actuels ont bien
eu un ancêtre commun " reptilien ". Mais on ne sait pratiquement
rien sur son organisation cérébrale. Elle était probablement
plus simple, un peu comme celle d'un batracien d'aujourd'hui. Et c'est à
partir de cet ancêtre commun que reptiles et mammifères ont divergé
et ont suivi des voies de différenciation cérébrale différentes.
Cela veut dire que le cortex des mammifères n'est pas " plus récent
" que celui des reptiles actuels : les deux ont évolué en fonction
des contraintes auxquelles ils étaient soumis pour donner les deux formes
de cortex différentes qu'on observe aujourd'hui chez les mammifères
et les reptiles. Pas de hiérarchie stricte
Enfin,
une dernière erreur consiste à concevoir le cerveau selon une organisation
hiérarchique stricte. Ce n'est pas parce que le cortex est le siège
de la pensée consciente qu'il trône au sommet d'une pyramide et contrôle
les étages inférieurs. Il suffit de se rappeler à quel point
des structures profondes, notamment dans le tronc cérébral, exercent
un contrôle constant de l'activité du cortex cérébral,
en modifiant par exemple la synchronisation de l'activité des neurones
corticaux en fonction des états de veille ou de sommeil. Ce
qu'on peut garder
Si, comme le disait le statisticien George E.P. Box,
" essentiellement, tous les modèles sont erronés, mais certains
sont utiles. ", alors y'a-t-il quelque chose d'utile qu'on peut encore garder
du modèle de MacLean ? Sans doute quelques idées générales,
comme le fait que certaines structures de notre cerveau sont plus anciennes que
d'autres, évolutivement parlant.
Ou encore que les émotions
impliquent des circuits relativement primitifs conservés au cours de l'évolution
des mammifères. Le circuit de la peur ou le circuit du plaisir sont ainsi
des circuits neuronaux spécifiques qui participent au vaste réseau
de ce qu'on peut appeler le " cerveau émotionnel. "
Bref,
si l'on veut continuer d'associer l'expression " système limbique
" aux émotions, il faudrait la redéfinir pour qu'elle englobe
ces circuits propres à chaque émotion. Des circuits qui ont comme
relais : le noyau amygdalien, le noyau accumbens, l'hippocampe, l'hypothalamus,
le thalamus ainsi que certaines aires du cortex préfrontal et du cortex
temporal. Sans compter l'implication d'autres structures qui restent sans doute
à découvrir
|