Capsule histoire : À la recherche d'une théorie des émotions.

Depuis toujours, la nature de ce que nous appelons les émotions n'a cessé d'être débattue. Plusieurs explications ont en effet été proposées pour expliquer par quel processus un stimulus particulier va produire une émotion consciente chez un individu.

On peut dire que c'est William James qui a véritablement lancé le débat en 1884 avec la publication de son article " Qu'est-ce qu'une émotion ? ". Dans son article, James demandait si l'on s'enfuyait d'un ours parce que l'on avait peur, ou bien si on avait peur parce que l'on s'enfuyait. Pour lui, la première alternative, la plus évidente, n'était pas la bonne. Au contraire, il affirmait que nous ressentons la peur justement parce que nous avons cette réponse de fuite.

La solution de James au processus menant à l'émergence d'une émotion s'appuyait sur l'observation que les émotions s'accompagnent de phénomènes viscéraux divers (accélération de la fréquence cardiaque, mains moites, muscles tendus, etc.). Pour lui, ces processus viscéraux survenaient en premier, et c'est seulement lorsque le cerveau en prenait conscience que naissait l'émotion correspondante aux modifications corporelles propre à telle ou telle situation.

Cette conception des émotions fit autorité jusqu'à ce qu'elle soit remise en question dans les années 1920 par le physiologiste Walter Cannon. Celui-ci avait observé que les réponses corporelles devant une situation importante pour la survie était très similaires et toutes sous contrôle du système nerveux autonome. Comme toutes les émotions, selon Cannon, avait cette même signature du système nerveux autonome, elles ne nécessitaient donc pas que le cerveau " lise " quoi que ce soit à travers le corps. Les émotions étaient pour Cannon produite entièrement dans le cerveau.

Durant le règne du behaviorisme qui marqua tout le milieu du siècle en psychologie, il y eu très peu d'effort pour expliquer ce qui donnait naissance à nos émotions. Celles-ci étaient considérées, comme tous les autres processus mentaux d'ailleurs, comme des concepts non nécessaires, voire à éradiquer dans l'étude scientifique des comportements.

Les choses se mirent à changer au début des années 1960 alors que Stanley Schachter et Jerome Singer proposent une nouvelle solution au débat James-Cannon. Influencé par l'émergence des sciences cognitives, ils proposent que la cognition (ou la pensée) peut combler le fossé qui semble exister entre la non-spécificité de la rétroaction de la réponse viscérale et la spécificité des émotions ressenties. Sur la base d'informations relatives au contexte dans lequel nous nous trouvons, notre pensée attribuerait à l'état viscéral modifié une étiquette de peur, d'amour, de colère ou de joie. En d'autres termes, un émotion surgit lorsque nous attribuons, grâce à nos capacités cognitives, une explication à des signaux corporels ambigus.

À peu près au même moment où Schachter et Singer élaboraient leur théorie, Magda Arnold publiait un livre important sur les émotions où elle introduisait la notion d'évaluation d'une situation. Selon elle, le cerveau devait d'abord évaluer la situation et décider si elle était potentiellement bénéfique ou néfaste pour l'organisme. Par la suite, le cerveau opterait pour une action conséquente avec son évaluation. C'est alors seulement que l'émotion émergerait, de cette prise de conscience de l'action d'approche ou de retrait.

Plusieurs chercheurs comme Richard Lazarus ont par la suite montré que l'interprétation d'une situation influence fortement l'émotion ressentie. En fait, l'évaluation allait devenir la pierre angulaire de l'approche cognitive des émotions qui prévalut jusqu'aux années 1980. Une approche qui tendait à diminuer la distinction entre les émotions et la cognition.

Mais cette distinction allait rejaillir grâce à un article de Robert Zajonc qui montrait que les émotions peuvent être indépendantes de la cognition et peuvent même exister avant toute activité cognitive. Il y rapportait des expériences où ses sujets étaient exposés très brièvement à des nouveaux stimuli (par exemple un idéogramme chinois). Il leur demandait par la suite de choisir parmi plusieurs idéogrammes ceux qu'ils préféraient et les idéogrammes auxquels ils avaient été exposés étaient presque toujours choisis (illustrant par là une émotion positive de préférence). Or la pré-exposition était toujours subliminale de sorte que les sujets n'avaient même pas de souvenirs conscients d'avoir déjà vu l'image en question.

Ces résultats allaient donc clairement contre l'idée alors répandue que nous devons savoir consciemment ce qu'est une chose avant de pouvoir déterminer si nous l'aimons ou pas. Ils ouvraient ainsi la voie aux études sur la perception inconsciente et sur la recherche contemporaine sur les émotions qui considère que nos réactions émotives peuvent survenir en l'absence de la conscience explicite d'un stimulus.

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