Capsule expérience : Pannes d'émotions, pannes de décisions

Ou comment des recherches en neuropsychologie montrent que les émotions contribuent à la cognition.

Face à une situation où leur survie est en jeu, tous les êtres vivants, dotés d'un répertoire fourni de comportements sont confrontés à la nécessité de choisir. Les humains représentent le modèle par excellence des êtres soumis à cette règle. Nous sommes en effet, parmi les êtres animés, les plus capables d'avoir une perception fine du monde qui nous entoure et de concevoir de nombreuses réponses différentes aux situations changeantes qui se présentent. Dans la tradition philosophique occidentale, les processus de prise de décision sont rapportes à notre faculté de penser, à notre aptitude à raisonner correctement sur les différentes possibilités d'action qui nous sont offertes. Cependant, les résultats des recherches neurologiques et psychologiques de ces quinze dernières années nous obligent à réviser notre point de vue. Ils nous invitent à revoir la manière dont nous comprenons les mécanismes de la décision et à ouvrir la porte à un acteur inattendu: l'émotion.

Il existe, dans les profondeurs de chaque lobe temporal du cerveau humain, une petite structure appelée "amygdale". On l'a nommée ainsi car elle a, chez l'homme, à peu près l'aspect et la taille d'une amande (en latin amygdala). On a montré que, chez l'animal, la fonction essentielle de cette structure cérébrale est d'attribuer une signification émotionnelle aux stimulus sensoriels qui lui parviennent du monde extérieur. Lorsque l'amygdale reçoit un ou plusieurs de ces stimulus, elle en fait une rapide évaluation et présente au cerveau une sorte de "rapport" sur ce que l'organisme doit en attendre. L'amygdale évalue le contenu du stimulus comme quelque chose de prometteur et de désirable, dont il convient de s'approcher, ou bien elle le classe comme un objet dangereux qu'il faut fuir. Pour procéder à cette évaluation rapide, l'amygdale fait appel à une information préprogrammée assez rigide, "engrammée" dans les circuits cérébraux de manière innée. Elle dispose aussi de l'information acquise peu à peu, tout au long de la vie de l'individu, dont les traces s'accumulent dans notre cerveau sous forme de souvenirs, conscients ou non.

Les réactions corporelles

L'amygdale ne fait pas que produire des rapports: elle déclenche également une série de réactions qui impliquent de nombreuses autres structures nerveuses qui lui sont connectées. Ce sont d'abord les réponses comportementales: les mouvements d'approche ou de fuite, la production de gestes ou de sons exprimant notre état émotionnel. Ensuite, ce sont les réactions propres du système nerveux végétatif: modification de la pression artérielle et de la fréquence cardiaque. Il y a également les réactions du système endocrinien: sécrétion d'adrénaline pour mobiliser l'organisme, ou d'autres hormones, comme la testostérone, qui favorise les comportements sexuels. En dernier lieu, l'amygdale gouverne les modifications du tonus nerveux général: les changements d'état d'âme, euphorie ou tristesse. Ces réactions adaptatives sont d'autant plus marquées et visibles que les émotions sont violentes, comme une attaque de colère, par exemple. Mais elles interviennent également de manière continue dans nos comportements, à une échelle moindre et de manière beaucoup plus discrète, au point de passer inaperçues.

Enfin, au bout du compte, les modifications physiques déclenchées par l'amygdale sont, à leur tour, perçues par le cerveau, par l'intermédiaire des voies nerveuses et du circuit hormonal. Antonio Damasio, professeur de neurologie à l'université d'lowa, a montré à quel point ce retour d'information allant de la périphérie au centre est important pour comprendre le mécanisme des émotions et leur participation à la prise de décision chez l'homme. Selon son expression, le cerveau surveille en permanence le paysage toujours changeant des organes et des viscères. Considérons maintenant le rôle des lobes frontaux du cerveau. En volume, ils représentent chez l'humain à peu près le tiers de la masse cérébrale, et beaucoup moins chez les animaux (3% chez le chat). Comment interviennent-ils dans le processus que nous avons décrit et dans la planification des conduites humaines ? L'étude des lésions frontales et de leurs conséquences sur le comportement des personnes a apporté un certain nombre de réponses. Un des cas les mieux analysés, en particulier par Damasio et Eslinger, en 1985, est celui d'un homme surnommé Elliot. Elliot avait dû, à la suite d'une tumeur bénigne, être opéré dans la zone centrale du lobe préfrontal. Cette opération, bien que techniquement réussie, transforma sa vie. Jusque là, c'était un homme qui réussissait bien dans ses affaires. Après l'opération, Elliot vit ses performances au travail décliner si gravement qu'il perdit son emploi. Sa vie connut ensuite une série de décisions financières et professionnelles malheureuses, qui le mirent dans une situation économique difficile. Sa vie privée n'allait pas beaucoup mieux: Elliot divorça d'une première épouse, se remaria et divorça de nouveau. Pour comble de malheur, la Sécurité sociale refusait de lui verser la moindre indemnité, car il lui était impossible de prouver que son cerveau ne fonctionnait pas normalement. En effet, les tests neuropsychologiques standard ne révélaient chez Elliot aucune pathologie majeure. Il obtenait des notes moyennes ou supérieures à la moyenne. Ses facultés perceptives, sa mémoire, ses capacités d'apprentissage, ses aptitudes linguistiques et mathématiques apparaissaient intactes. Mais les problèmes qu'il rencontrait par ailleurs prouvaient bien que quelque chose n'allait pas. Ce quelque chose était, en fait, sa capacité à résoudre les problèmes de la vie quotidienne. Or, cette aptitude est de celles qui reposent, au niveau neurophysiologique, sur la coopération des structures cérébrales que nous avons présentées plus haut: les amygdales et les lobes frontaux. Antonio Damasio a proposé une théorie originale de leurs mécanismes d'interaction.

Pour faire face à la diversité de choix qui lui est offerte, le cortex préfrontal est, selon lui, capable d'élaborer des représentations très fugaces des différents scénarios d'action possibles. Ces images à peine formées, en plus de leur contenu informatif, suscitent, via l'amygdale, l'esquisse d'une réaction émotionnelle adaptée au contenu de ces images. Cette esquisse comprend entre autres les réactions somatiques correspondantes, cette "modification du paysage corporel", dont nous avons parlé plus haut. Ce sont ces réactions somatiques qui représentent ce que Damasio appelle les "marqueurs somatiques" leur fonction est d'associer à chaque image d'action une réaction corporelle distincte, positive ou négative. Ce marquage permettrait au cerveau d'opérer très rapidement des choix, en écartant d'emblée certains scénarios d'action, et en présélectionnant d'autres tout aussi rapidement. Ces mécanismes dépasseraient les processus d'évaluation rationnelle en rapidité, en économie de moyens, en efficacité. Ils profiteraient finalement aux processus rationnels dans la mesure où ils les déchargent d'une grande partie de leur travail et leur permettent de se concentrer sur la solution des problèmes pour lesquels ils sont les plus efficaces.

Emotion, donc décision

Le secret du cas Elliot résiderait dans une atteinte de ces mécanismes. Les malades souffrant d'un déficit de communication entre le lobe frontal et l'amygdale auraient des difficultés à mettre en œuvre cette fine pondération émotionnelle des contenus d'action projetés. C'est pourquoi ils échoueraient, au moment de prendre des décisions délicates et personnelles. Nous voilà donc amenés à reconnaître que les émotions, loin de constituer un obstacle à la prise de décision rationnelle dans la vie quotidienne, se révèlent être leur condition indispensable. La neurobiologie vient ainsi confirmer le célèbre aphorisme de Pascal selon lequel "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point".

A lire

Antonio Damasio, L'Erreur de Descartes. la raison des émotions, Odile Jacob, 1995.

Source :
Vicente M. Simon
Professeur de psychobiologie à l'université de Valence (Espagne).
http://www.scienceshumaines.fr/lesdossiers/68/3%20-%20Pannes%20d'emotions.htm

Chercheur: Antonio R. Damasio - "Nous décidons avec notre tête... et nos émotions"Lien: Reason Depends on Body and BrainLien: Human reason only works when emotion is involvedLien: Descartes, Damasio, and Darwin: A Tragedy of Errors and a Comedy of TruthsLien: What is Emotional Intelligence?Lien: Livre : Emotional Intelligence: Why It Can Matter More Than IQ, by Daniel Goleman

 

Nos sentiments pourraient se passer de l’insula

« La cognition incarnée », séance 12 : Influences émotionnelles de l’environnement social (complémentarité du système nerveux, hormonal et immunitaire)

Fermer cette fenêtre